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Charles RUCH, Évêque et Aumônier militaire

mgr-charles-ruchNé le 24 septembre 1873 à Nancy de parents alsaciens ayant quitté leur chère Alsace à la suite de la défaite française de 1871, Charles Ruch manifeste dès son plus jeune âge une vocation sacerdotale. Il rentre naturellement au petit séminaire puis au grand séminaire de Nancy en octobre 1890. En 1892, il effectue son service militaire au 26ème régiment d'infanterie de Lyon. On se souvient de lui pour avoir fait en quelques mois de ses camarades de chambrée de véritables chrétiens. Après la caserne, Charles Ruch réintègre le séminaire de Nancy avant d'être envoyé par son évêque à l'Institut Catholique de Paris.

Ordonné prêtre en 1897, il est reçu docteur en théologie en 1898. A ce moment-là, Mgr Thurinaz le nomme professeur de théologie et père spirituel au séminaire de Nancy. Il occupera ces fonctions jusqu'en 1907, année où il est nommé vicaire général. Âgé de 34 ans, et sans aucune expérience paroissiale, l'abbé Ruch est jeté en pleine mêlée pour suivre de près les événements récents liés aux lois de séparation de l’Église et de l’État. Brillant et doué d'innombrables capacités, Charles est proposé pour succéder à Mgr Thurinaz en temps voulu.

Sacré évêque le 16 juillet 1913, il n'a pas 40 ans. Titulaire du siège épiscopal de Gérasa, il devient coadjuteur de Nancy. Lorsque la guerre éclate en 1914, il est mobilisé et affecté comme aumônier militaire au 20ème corps. En 1916, il reçoit avec Mgr de Llobet, évêque d'Avignon la juridiction sur tous les prêtres-soldats de l'armée française. Quelques mois avant la fin de la guerre il est démobilisé pour se rapprocher de Mrg Thurinaz très affaibli et sur le point de mourir. Pendant toute la guerre, c'est bien lui qui avait, en réalité, administré le diocèse de Nancy, dont le pasteur voyait ses forces décliner de jour en jour. Il prit la tête du diocèse à la mort de Mgr Thurinaz le 26 octobre 1918. Il fallait remettre en train son diocèse si cruellement blessé par quatre années de combat.

Mais, il n'en fut rien, car Mgr Ruch fut nommé sur le siège épiscopal de Strasbourg six mois plus tard sur la demande expresse du gouvernement français pour remplacer l'évêque de Strasbourg, Mgr Fritzen, de nationalité allemande. Monseigneur Ruch occupa cette charge jusqu'à sa mort en 1945. Chevalier de la Légion d'honneur en 1915, officier en 1921, Mgr Ruch est fait commandeur en 1931 pour le motif suivant : « Au cours des circonstances les plus douloureuses qu'ait pu connaître son âme de pasteur, Mgr Ruch n'a jamais faibli dans l'accomplissement des devoirs que lui dictait sa conscience de prélat concordataire et de Français. Aucune attaque, aucune pression n'a pu le faire dévier de la voie où l'engageait son ardent amour de la France. Avec éclat, il a su faire revivre les grandes traditions nationales qui faisaient la fierté du siège épiscopal de Strasbourg. Belle figure d'évêque français ».

                                                                                                                       D. HAAS, séminariste

 

« Charles Ruch, évêque de Strasbourg »

Extrait du livre  « Charles Ruch, évêque de Strasbourg »  de Pierre Lorson sj,   paru aux éditions F-X. Leroux et Cie en 1948,   le chapitre VI  « L’aumônier militaire (1914-1918) » :

mgr-charles-ruch-eveque-de-strasbourgL'AUMONIER MILITAIRE (1914-1918)

Si étonnant que cela paraisse, l'évêque de Gérasa fut soldat de deuxième classe pendant 48 heures. Mobilisé sur appel individuel dans la nuit du 31 juillet, il dut se rendre à Toul en qualité d'infirmier et y resta comme tel à l'hôpital saint Charles. Il y ordonna prêtre le dimanche deux août, l'abbé Bonet, qui sera son secrétaire particulier à Strasbourg.

Naturellement on ne laissa pas simple infirmier le Coadjuteur de Nancy. Au bout de deux jours, l'évêque reçut sa nomination d'aumônier militaire affecté au Groupe de Brancardiers du 20ème corps. Pratiquement, il sera l'aumônier de ce corps pendant toute la guerre. Il habitera avec les brancardiers, qui étaient souvent au feu, ramassaient les blessés, les préparaient à la mort, les consolaient et les évacuaient. Il y avait là déjà un magnifique apostolat à remplir auprès d'hommes que leurs blessures ouvraient davantage à la grâce. Mais il organisera en même temps, un peu comme dans un diocèse, le service spirituel dans toute son unité, répartissant les aumôniers volontaires ou auxiliaires, présidant les cérémonies, distribuant le travail. Il fut surtout un agent de liaison entre tous ces prêtres-soldats, s'occupant de leur trouver du vin de messe, des lectures pour eux et leurs soldats, les réunissant pour leur faire des récollections spirituelles.

Beaucoup de ces prêtres, soldats ou gradés, étaient du diocèse de Nancy ou des diocèses environnants. Ils le connaissaient tous, soit comme ancien professeur, soit comme directeur des séminaristes-soldats. Il exerça naturellement une puissante influence sur eux, qui n'était pas due seulement à son caractère épiscopal, mais aussi à ses qualités personnelles de courage, de bonté, de simplicité. Il devint bientôt légendaire, à cause de sa grosse activité, de ses randonnées intrépides, de sa serviabilité inépuisable. Nous ne pouvons pas raconter tous ses déplacements avec le 20ème corps. Nous esquisserons ses périples à travers la zone de combat, donnerons quelques extraits de sa correspondance et quelques témoignages expressifs de ses camarades. Impossible de faire davantage : longum jam restat iter.

Ce n'est guère qu'à l'Assomption 1914 que les formations sanitaires du 20ème corps entrèrent en action, en Lorraine même, à Arracourt. Ce ne fut qu'une escarmouche. Le 20 août, ce fut la bataille de Morhange, qui fut une grosse déception après les bulletins trop optimistes qu'on avait donnés au sujet de l'entrée de nos troupes en Lorraine annexée. Mgr Ruch fut fixé quelque temps dans les hôpitaux de Château-Salins. Il y eut fort à faire pour donner les secours de la religion aux nombreux blessés de cette triste journée. Après cela, ce fut le repli jusqu'à la Moselle et la victoire capitale du Grand-Couronné. L’évêque-aumônier était alors à Haraucourt et au bois de Crévic, «encourageant les vivants, bénissant les tombes, ayant à subir des bombardements terribles, en particulier celui d'Haraucourt. Son attitude calme au milieu des pires dangers, le sentiment du devoir que manifestait toute sa conduite, imposaient le respect et l'admiration de tous.»

Après cela, une autre bataille, plus décisive encore, fut gagnée, celle de la Marne, après la course à la mer. Le 20ème corps et son aumônier furent alors envoyés en Belgique. Durant la journée, il arpentait les routes ou les sentiers de Flandre et retrouvait le soir ses blessés à Poperinghe, où il fut longtemps stationné. Il décrit ce pays sans le nommer, dans des cartes pittoresques et numérotées qu'il envoie à sa nièce. Celle-ci, par exemple : «C'est à Betteraveville ou Pommeville : tous les villages peuvent se nommer ainsi. Dans ces délicieux nids de verdure, au-delà des haies de charmilles qui entourent chaque propriété, apparaissent les maisons. La brique règne en souveraine. Le moellon est presque inconnu. »

Pendant l'offensive de l'Artois, en 1915, il est près d'Arras, à Haute-Avesnes, où les ambulances regorgent de blessés. Puis c'est la Champagne et la ferme des Meigneux, Verdun en février et mars 1916, l'offensive de la Somme et l'ambulance à Cerisy en 1917. La même année c'est la grande déception du Chemin des Dames, où il eut la douleur de perdre plusieurs prêtres de valeur. En 18, ce sont les combats de l'Aisne et du Soissonnais et enfin la contre-offensive, qui ne s'arrêtera plus.

On le voit, l'aumônier du 20ème corps a été sur tous les champs de batailles, a pris part à tous les replis et à toutes les offensives. Impossible de dire toute son activité pendant ce temps. Elle a été récompensée humainement par une citation élogieuse et la Légion d'honneur dès 1915. Voici cette citation à l'ordre de l'armée: «S'effaçant, malgré son éminente dignité, dans une situation modeste, fait preuve d'une activité et d'un dévouement inlassables. Depuis le début de la campagne et notamment au cours des derniers combats, la visite des tranchées, la recherche des blessés sur la ligne de feu, les veilles dans les ambulances, son calme courage lui ont acquis l'affection respectueuse de tous. Prêtre-soldat et prêtre nancéien, il est, parmi les troupes du Vingtième Corps, la vivante représentation de la foi des Apôtres et de la foi patriotique lorraine. »

A côté de son travail immédiat, il dirige un bulletin spécial pour les prêtres mobilisés et les séminaristes de son diocèse et y écrit fréquemment ; il édite Un manuel du séminariste en campagne, que nous retrouverons ; il utilise ses permissions pour faire les tournées de confirmation dans le diocèse de Nancy ; il fait faire par ses nièces ou d'autres des enquêtes sur la famille de tel ou tel soldat, qu'il veut aider, se fait envoyer des chapelets et des images qu'il distribue largement, avec les inévitables cigarettes.

Ayant reçu du Saint-Siège, avec Mgr de Llobet, la juridiction sur tous les prêtres-soldats de l'armée française, il eut voulu parcourir l'immense front des armées pour y organise et inspecter l'aumônerie tout entière. On croit couramment qu'il l'a fait. Il n'en est rien. C'est une légende à détruire. L'archevêque d'Avignon nous écrit à ce sujet : «L'organisation de l'Aumônerie militaire était nulle, sans coordination ni hiérarchie, avec un recrutement fait, trop souvent, au petit bonheur. En 1916, il vint à la pensée de son Éminence le cardinal Amette d'y porter remède et, par des moyens sur lesquels je ne suis pas fixé, Rome envoya à Mgr Ruch et à moi-même les facultés d'inspecteurs de l'aumônerie. Sans nul doute avait-on espéré, essayé peut-être avec le gouvernement un accord dans ce but. Pratiquement, il n'en fut rien. Aucune facilité de déplacement. Aucune attribution de secteur. Notre activité s'est bornée à nous occuper avec tout le soin possible des prêtres-soldats. » L'évêque coadjuteur de Nancy pratiquement ne s'occupa donc que du 20ème corps, où il mit sur pied, comme nous l'avons dit, une belle organisation spirituelle, assurant aux moindres unités un aumônier auxiliaire, contrôlant et stimulant lui-même les uns et les autres.

Il eut à subir durant ces quatre ans des épreuves cruelles dans ses affections familiales et diocésaines, perdant les deux seuls neveux qu'il avait, jeunes gens pleins de promesses, et un grand nombre de prêtres de Nancy, dont la plupart étaient ses anciens élèves. La correspondance du temps dit les réactions de son cœur. Voici une lettre au plus jeune de ses neveux, Charles, quand son frère Aimé fut tué au Bois-le-Prêtre : «Voilà donc ton brave frère auprès de Dieu, en possession de la récompense éternelle. Tu l'as bien connu avant la guerre et tu sais ce qu'il fut. Je suis convaincu que ces dix mois d'obéissance au devoir, d'abnégation, de sacrifice, de souffrances avaient purifié, grandi et embelli son âme. Le passage à l'hôpital de Nancy avait dû aussi lui faire grand bien. Un peu avant sa mort, le bombardement de Jezainville fut pour lui un suprême avertissement. Les courts passages à Millery, en même temps qu'ils le consolaient, lui donnaient l'occasion de renouveler à chaque départ le don de lui-même au devoir et à Dieu. Enfin, il est tombé en vaillant, vers la tranchée conquise, l'œil aux aguets pour protéger ses frères, victime du devoir. Dis-moi, pouvais-tu, pouvions-nous pour lui rêver plus belle fin, plus beau lendemain ? Nous ne le reverrons pas tout de suite, à moins que ... Mais il nous voit et il en est heureux; il te protège comme un grand frère: tu sais combien il t'aimait depuis ta naissance et comme il était fier de toi. Il t'aimera bien plus encore et, je l'espère, tes vertus lui permettront d'être plus près de toi que jamais. Tu serviras la patrie pour deux, tu aimeras tes parents pour deux, tu seras un frère pour la veuve qui pleure, mais en chrétienne et en vaillante. Cher Charles, courage, fais ton devoir et espérons. Je t'embrasse...

Ne s'est-il pas calomnié, cet homme, en disant qu'il n'avait pas de sentiments, mais seulement de la raison ? Il écrit le 27 mai 1915 à sa nièce, sœur du héros disparu. «Plus je réfléchis, plus je songe qu'un seul sentiment est licite, opportun en ce moment : la gratitude envers Dieu qui a si bien préparé ton frère à la mort, qui lui a donné la plus belle et la plus sainte des fins, que nous puissions rêver pour lui et qui lui accorde en ce moment la suprême, l'éternelle récompense. Dieu soit béni! Oui, il y a les vivants, ton père, ta mère, la veuve, vous. Cette mort nous sanctifiera tous quelque peu, j'espère. Elle nous rendra meilleurs en nous purifiant par l'épreuve, en nous acheminant toujours plus vers la prière, en nous soumettant à l'expiation... Je dispose de très peu de temps, car j'ai reçu beaucoup de lettres à l'occasion du deuil et les terribles combats des dernières semaines nous ont amené beaucoup de blessés.» Le ton constamment surnaturel de cette lettre montre le climat de foi vive, où cet homme de Dieu vivait habituellement. Ce n'est pas là de l'insensibilité, mais un amour plus haut.

Combien il est surmené, une autre lettre de ce temps en donne une idée : « Pour le moment, mon premier devoir est  de liquider une formidable correspondance en souffrance, qui est pour moi, depuis deux mois, un horrible supplice. Depuis la mort d'Aimé jusqu’au 15 août, j'aurai écrit plus d'un millier de lettres... Aussi comme demain il pourra de nouveau m'être impossible d'écrire, la prudence veut que je liquide au plutôt, coûte que coûte, fallut-il entamer les nuits. J'aurais bien voulu faire ma retraite, car demain je puis mourir. Mais je n'en trouverai sans doute pas le temps. »

L'invocation de la prudence est bonne ! Est-ce à cette époque que les officiers de sa popote, l'ayant vainement prié de dormir un peu, lui coupèrent l’électricité de son cantonnement ? Mais ils constatèrent avec dépit que leur ruse ne servit à rien, l'incorrigible continuant à faire sa correspondance à la lueur d'une bougie, comme les soldats de la tranchée. Nous avons sous les yeux un certain nombre de ses lettres écrites de cette écriture menue, célèbre dans les diocèses de Nancy et de Strasbourg que plus tard, par pitié pour les destinataires, il remplacera par des majuscules, qui ne la rendront pas beaucoup plus lisible ...

En voici une adressée à Mgr Grente pour lui raconter par le menu la journée de Pâques 1915 : « Le matin, de très bonne heure, j'ai confessé des soldats, et si mes lèvres scellées par le secret professionnel pouvaient s'ouvrir, vous concluriez déjà que j'ai eu, en 1915, mon plus beau jour de Pâques. Puis, je suis allé, à pied, à sept kilomètres, parler à l'un de nos magnifiques régiments de Nancy et à d'excellents territoriaux qui fraternisaient avec nous. Église archicomble de soldats jusque sur les marches de l'autel, un auditoire vibrant ... Et ce n'est pas fini. Une auto m'emmenait à toute vitesse vers la cité-martyre, à Ypres. Et là, dans une des églises épargnées, à trois kilomètres des Boches, nouvelle messe et nouveau sermon pour un des excellents régiments de Toul. Église dédiée au patron de Lorraine, saint Nicolas, auditoire immense, grande piété. N'est-ce pas beau, mon jour de Pâques ? Comme Dieu est bon ! Puis, car un pareil jour un évêque ne peut pas se dispenser d'assister aux vêpres, j'allai au gentil petit hameau de Saint-Jean, toujours quelques kilomètres des Boches, là où depuis ils ont envoyé leur sale marchandise asphyxiante. J'eus la consolation de voir là beaucoup de prêtres de Nancy et de chanter avec eux à pleins poumons, dans une église qui est à trois ou quatre kilomètres des Vandales, et qui, ô miracle, est encore, ou plutôt était debout, un Alléluia gros de tous nos espoirs de résurrection nationale. Là nos braves soldats d'un autre régiment, sous la direction d'un aumônier que vous connaissez bien (M. Godefroy) sanctifièrent ainsi leur après-midi du dimanche ... Enfin, je zigzaguas dans les chemins boueux et à travers champs, pour rendre visite au régiment qui fut le mien ... et jadis celui de M. Poincaré, s'il vous plaît. Et je me retrouvai en famille, je revis le colonel, le vieux et glorieux drapeau, auquel j'ai présenté si souvent les armes en 1893 dans la caserne Sainte-Catherine de Nancy. Et je me mis en route pour Elverdinghe, où j'eus le bonheur de saluer un centre de nos admirables aumôniers et plusieurs prêtres brancardiers, mes diocésains. A huit heures, retour à Poperinghe, non sans de nouvelles faveurs de Dieu. Non, il n'y a pas d'évêque de France qui fut plus gâté que moi par la Providence le jour de Pâques 1915. Dieu soit béni ! ... »

Nous ne nous excusons pas pour la longueur de cette citation. Elle révèle si bien l'âme de l'évêque, son zèle apostolique, son esprit surnaturel, sa vaillance inconfusible, son amour de la patrie, sa fidélité à la terre natale. D'autres lettres disent les sacrifices terribles, qu'il dut faire alors et voir imposés. « Pendant le mois de mai et de juin, la tâche fut rude, la route jonchée de tombes. Deux de nos meilleurs prêtres nancéiens sont morts à la tâche près de moi et j'ai dû leur dire le dernier adieu. Mes deux neveux sont morts pour la France. Par milliers des blessés sont passés près de moi et beaucoup pour aller à la mort. »

Une autre fois il précise sa vie de tous les jours: « J'ai pu placer dans chacun de mes régiments un prêtre en soutane, qui en est le curé et qui est secondé par des prêtres brancardiers dans les divers groupes. Le bien qui s'opère ici est inespéré, extraordinaire. Dieu seul le sait. Seulement, puisque les régiments sont ainsi pourvus, j'ai un rôle plus modeste, celui d'aumônier d'ambulance. Ce n'est pas une sinécure, mais adieu les bombes, les dangers, la vie en première ligne. Je reste sur le front, mais, en quelque sorte, à l'arrière de l'avant et il est rare que nous soyons canardés. Depuis la première attaque de Champagne, attaché à une ambulance chirurgicale, j'ai reçu toutes les épaves humaines du champ de bataille, des mourants et des morts. L'accalmie s'est produite. Et maintenant, dans trois de nos ambulances, j'ai douze cents malades ou éclopés à consoler. Il y a beaucoup de bien à faire. Que n'accomplirait ici un saint Vincent de Paul. Hélas! (26 nov. 1915.)

On voudrait tout citer. Rien ne vaut l'accent de cette voix. « Nous venons de connaître des jours terribles, mais glorieux. Nos soldats ont été plus beaux, plus grands que jamais. Et Dieu a béni leur héroïsme. Nous avons la plus éclatante démonstration de la toute-puissance des forces morales. Vouloir c'est pouvoir. Impossible n'est pas français. Seul est vaincu celui qui croit l'être. Il n'y a pas de maximes plus vraies, si ce n'est celle que l'ennemi nous a volée : Dieu est avec nous. » On croirait entendre Foch, le maréchal de la victoire.

Une lettre encore, datée du 3 juin 1916 : «J'ai été triste, très triste en cette dernière quinzaine, mécontent de moi, de ma vie trop bourgeoise, trop facile, trop peu remplie, trop bien protégée. Il me semble, et la constatation est des plus douloureuses, que je ne fais pas assez, que je ne souffre pas assez pour les âmes et pour la France. Était-ce dépression morale, amenée par mes fatigues physiques ? Était-ce un avertissement du ciel, un coup de fouet providentiel ? Ce qui est sûr, c'est que j'ai beaucoup souffert. Priez pour moi, je prie pour vous.»

Noble souffrance, d'un accent si poignant et si sincère, qui fait penser au cri de saint François Xavier, auquel l'évêque aumônier ressemblait tant : « Amplius, domine, amplius. »

Nous croyons que ces citations valent toutes les analyses et toutes les descriptions. Avant d'apporter quelques témoignages de camarades, nous rappellerons un fait assez extraordinaire, bien dans la manière de Mgr Ruch. Vers la mi-juillet 1918, on annonça à Monseigneur Baudrillart en fin d'audience, un prêtre-aumônier, qui voulait absolument le voir. Il refusa de le recevoir. Mais le solliciteur entra de force, les yeux hagards, jeta une musette sur le bureau et dit: «Vous ne refuserez pas de recevoir le Coadjuteur de Nancy ! Je vous apporte la tête de sainte Clotilde ». Et il commença à défaire sa musette. Le recteur de l'Institut catholique, troublé, crut un instant que son visiteur épiscopal, c'était bien Mgr Ruch, avait perdu la raison. Tout s'éclaira. Il était simplement ému et fatigué. Ayant découvert effectivement le chef de l'épouse de Clovis à Vivières, dans le Soissonnais, alors évacuée, il l'avait pris avec lui et porté à Paris avec mille difficultés et fatigues, se considérant pendant tout le trajet comme le chevalier-servant de la Reine de France. Il racontera lui-même plus tard cette histoire lors de l'inauguration, à Strasbourg, du pensionnat de sainte Clotilde, le plus beau de la capitale de l'Alsace. Il faut ajouter que plus tard, le chef de la glorieuse Sainte fut ramené à Vivières, où il est vénéré comme avant.

Les témoignages des soldats ou officiers qui ont connu au front Mgr Ruch sont concordants dans la note émue et admirative.

Voici le mot onctueux d'un prêtre-soldat, qui n'oublie pas la citation latine: « Mgr Ruch savait se faire l'ami et l'égal de chacun sans rien perdre de sa dignité. Sa simple et franche cordialité était pour chacun un réconfort. Il acceptait toutes les corvées : prêchant ici, présidant ailleurs une cérémonie, célébrant la sainte messe dans une troisième paroisse. Ne le faisant pas du tout à l'officier il allait partout en bicyclette. Il réalisait pleinement la parole de l'évangile: transiit benefaciendo. »

Et le mot gavroche du poilu : «Au dehors, à la tranchée, dans la rue, rien ne trahit la tenue épiscopale ... Le poilu a pourtant l'air de se méfier de quelque chose, car il est saisi par une certaine distinction d'esprit et de manières. Rien, à ce titre, n'est révélateur comme le salut de Mgr Ruch. Ce salut, je renonce à le décrire; j'avoue tout simplement que l'ayant vu la première fois, je fus particulièrement saisi. Le geste moelleux et bref, épiscopal et militaire, est tout spécial. « Ah, dis donc, il est bath, hein, l'aumônier, l'as-tu vu? Mon vieux, un salut chouette !!! Qui que c'est? demande à son lieutenant le zouave L ... C'est l'évêque de Nancy. - Ah, je m'en doutais que c'était une huile comme ça. »

Voici la note attendrie du bon séminariste: « En 1917, Mgr Ruch visitait les familles des soldats morts à la guerre. C'est ainsi qu'il vint chez ma tante avec sa bonté coutumière apporter la consolation et l'encouragement ... Faisant des tournées de confirmation en bicyclette, il lui arriva plusieurs fois d'enlever la cordelière verte de son chapeau et d'entrer dans un magasin pour acheter un casse-croûte qu'il mangeait au bord de la route. »

D'un officier de hussards : «Un officier de l’État-major m'a dit que l'Aumônier faisait chaque jour 20 kilomètres pour aller visiter les soldats du front. Le Général lui ayant offert de mettre une voiture à sa disposition pour une partie du trajet, M. l'Aumônier le remercia et répondit qu'il préférait effectuer tout le parcours à pied, afin de ne pas mobiliser une voiture pouvant avoir ailleurs son utilité. »

Enfin ce témoignage précieux d'un officier du front, ayant des lettres et le sachant : «Mgr Ruch se préoccupe de tout. A des heures très matinales, durant la rigueur de la saison, par la pluie, la boue, le froid, Monseigneur s'en va, à travers les routes encombrées de convois, éclaboussé par les autos, heurté par les attelages, apeuré par l'éclatement des obus, crotté, suant, trempé. Le vélo crève, l'évêque chemine à pied, traînant son véhicule récalcitrant. Il presse le pas, car c'est dimanche; et là-bas dans un cantonnement déshérité, où nul ne peut assurer la messe dominicale, on l'attendra ... Je rencontrai un jour Mgr Ruch en si piteux équipage, la mine harassée, s'efforçant de cacher sous un bon sourire son évidente fatigue et je ne pus m'empêcher de lui dire: «Oh, Monseigneur, vous vous fatiguez trop. Comment pourrez-vous après la guerre faire vos tournées pastorales ? » - «Après la guerre, Dieu y pourvoira. Tenez, voyez ces pauvres enfants sac au dos. Croyez-vous, mon cher ami, qu’ ils ne peinent pas davantage? »

« L'existence rude du fantassin, l'évêque la connaît bien, avec ses surmenages, ses déplacements, ses aventures, ses méprises parfois, son train de bohème et ses ennuis multiples. Le bon aumônier accepte tout de bon cœur, souriant toujours avec une patiente résignation qui charme et édifie profondément. Sans vanité et sans se croire humilié, Monseigneur Ruch vous dira qu'il a souvent couché dans les greniers ou les soupentes, sur la paille et qu'il y dort bien, quand les boches ne bombardent pas trop. Pour ses soldats, il a mille gâteries, cigarettes, qu'il distribue par poignées et dont il voudrait garnir toutes leurs poches. Un mot affectueux, un sourire en passant. Il les aime tant. Il s'ingénie à découvrir leurs peines, pour essayer de les consoler par une parole douce, une charité discrète. Il les aime, parce qu'il s'émeut de leurs souffrances, de leurs blessures. Il les aime parce qu'il prie pour eux et veut sauver leurs âmes. »

* **

On pourrait continuer longtemps ces témoignages. Ceux-ci permettent de dégager la physionomie spirituelle du Coadjuteur de Nancy, aumônier militaire: C'est celle d'un homme pleinement donné à Dieu aux âmes au devoir; sans aucun retour sur lui-même ; vivant profondément et habituellement des réalités invisibles de la foi ; patriote fervent, mais avant tout prêtre du Seigneur.

On comprend l'immense prestige qu'il eut aux armées et la légende qui a été tissée peu à peu autour de son front et à laquelle il fait lui-même allusion dans la lettre que voici, qui est du 29 mars 1916 «Vous avez voulu m'envoyer l'article de Jean de Bonnefon, ce forban de la plume, comme disait Mgr Grappin. Pour une fois, je lui pardonne les lignes qu'il m'a consacrées. Nous vivons sous le régime de l'union sacrée. Mais si ce pamphlétaire veut m'être agréable, il m'épargnera 1es éloges. Son silence est tout ce que je désire de lui. Le délicieux rédacteur de Saint Michel est un ami. Mais tout de même, il m'étouffe sous les fleurs. Je finirai par trouver l'aventure désagréable. A lui aussi cette fois je pardonne. Il a voulu bien faire. Et il m'a appris la gentille histoire du général Foch. Bien cordial merci pour m'avoir renseigné sur une tranche de ma vie. » (à Mgr Grente.)

Nous n'avons voulu ici ni emboucher la trompette épique ni nous faire l'écho du journalisme peu objectif de ce temps-là. Nous avons cru bien faire, en laissant surtout parler les témoins directs et l'aumônier lui-même. Qu'il nous pardonne aussi !

Déjà en 1917, le 28 mai, aux obsèques d'aumôniers nancéiens tombés au front, il s'était écrié :  «Évêque, je contemple les églises de la ville et du diocèse de Nancy, les nefs remplies de fidèles, les sanctuaires privés de pasteurs. J'entends les foules, qui réclament la parole sainte, la prière publique, les sacrements. Et les ruines me crient :
Par qui serons-nous relevées? Ah ! quelque vive que soit ma foi dans les réalités invisibles et les promesses divines, puisque je ne suis pas un ange, ni, hélas, un saint, je sens, à certaines heures l'atroce solitude du cœur et je puis bien dire, puisque le Christ lui-même l'a dit: «La moisson est grande, les ouvriers font défaut.» Pardonnez, chers amis, cet attendrissement. Un soldat de la France et de Dieu n'a pas le droit de pleurer. Sur la tombe de ses frères d'armes, il ne peut placer qu'une oraison funèbre: nous les vengerons. Oui, prêtres du Christ, nous vous vengerons en prêtres, par le pardon que nous infligerons aux auteurs de cette guerre auteur de votre mort; nous vous vengerons par un redoublement de zèle, travaillant davantage pour vous, par le soin avec lequel nous recruterons, dans cette jeunesse que vous avez aimée tant, de nouvelles classes de défenseurs de la foi, qui continueront votre œuvre, hériteront de vos vertus, bénéficieront de votre sacrifice, porteront avec honneur, courage et sainteté le flambeau de la vie sacerdotale brutalement arraché à vos mains.»
 C'était au Chemin-des-Dames  et il s'agissait des abbés Villaume et Clausse, tués le jour de la Pentecôte par une bombe d'avion.

Tout cela le nouvel évêque le sent de nouveau à présent. Mais avec ce courage héroïque, que nous lui connaissons, il se met à l'œuvre. Il songe d'abord à ses prêtres.

Pierre Lorson S.J. Charles Ruch, Evèque de Strasbourg, édition F.-X. Leroux & Cie, 1948 pages 97 à 112

  Ibid page 116

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Saint du Jour

Nominis

25 juin 2019

Tous les saints du jour
  • Saint Prosper d'Aquitaine - Théologien laïc (✝ v. 460)
    Tout ce qu'on sait de sa vie c'est qu'il naquit en Aquitaine, qu'en 428, il est à Marseille et à partir de 440, qu'il fut rédacteur à la chancellerie pontificale de saint Léon le Grand. Il écrivait très bien et pour faciliter la paix de son ménage heureux, il correspondait en vers avec sa femme: "Relève-moi si je tombe, reprends-toi quand je te signale quelque faute. Qu'il ne nous suffise point d'être un seul corps, soyons aussi une seule âme." Il écrivit une 'Histoire universelle' qui est un résumé de celles d'Eusèbe et de saint Jérôme. Il consacre toute son œuvre à défendre saint Augustin et, pour ce faire, il composa la doctrine augustinienne de la grâce en 1002 hexamètres. Il imposa silence aux évêques des Gaules qui déblatéraient contre l'évêque d'Hippone et c'est sans doute grâce à saint Prosper qu'Augustin fut reconnu très tôt comme le grand docteur de l'Église d'Occident.Commémoraison de saint Prosper d'Aquitaine. Après une éducation littéraire et philosophique soignée, il mena avec son épouse une vie simple et modeste. Devenu moine à Marseille, il défendit avec force contre les pélagiens la doctrine de saint Augustin sur la grâce de Dieu et le don de persévérance, et servit de secrétaire au pape saint Léon le Grand. Il mourut vers 463.

Les lectures du jour

Messe

(c) Association Épiscopale Liturgique pour les pays francophones - 2019
  • Première lecture : « Qu’il n’y ait pas de querelle entre toi et moi, car nous sommes frères ! » (Gn 13, 2.5-18)

    Lecture du livre de la Genèse

    Abram était extrêmement riche
    en troupeaux, en argent et en or.
    Loth, qui accompagnait Abram,
    avait également du petit et du gros bétail,
    et son propre campement.
    Le pays ne leur permettait pas d’habiter ensemble,
    car leurs biens étaient trop considérables
    pour qu’ils puissent habiter ensemble.
    Il y eut des disputes entre les bergers d’Abram
    et ceux de Loth.
    Les Cananéens et les Perizzites habitaient aussi le pays.
    Abram dit à Loth :
    « Surtout, qu’il n’y ait pas de querelle entre toi et moi,
    entre tes bergers et les miens,
    car nous sommes frères !
    N’as-tu pas tout le pays devant toi ?
    Sépare-toi donc de moi.
    Si tu vas à gauche, j’irai à droite,
    et si tu vas à droite, j’irai à gauche. »
    Loth leva les yeux
    et il vit que toute la région du Jourdain était bien irriguée.
    Avant que le Seigneur détruisît Sodome et Gomorrhe,
    elle était comme le jardin du Seigneur,
    comme le pays d’Égypte, quand on arrive au delta du Nil.
    Loth choisit pour lui toute la région du Jourdain
    et il partit vers l’est.
    C’est ainsi qu’ils se séparèrent.
    Abram habita dans le pays de Canaan,
    et Loth habita dans les villes de la région du Jourdain ;
    il poussa ses campements jusqu’à Sodome.
    Les gens de Sodome se conduisaient mal,
    et ils péchaient gravement contre le Seigneur.

    Après le départ de Loth, le Seigneur dit à Abram :
    « Lève les yeux et regarde, de l’endroit où tu es,
    vers le nord et le midi, vers l’orient et l’occident.
    Tout le pays que tu vois, je te le donnerai,
    à toi et à ta descendance, pour toujours.
    Je rendrai nombreuse ta descendance,
    autant que la poussière de la terre :
    si l’on pouvait compter les grains de poussière,
    on pourrait compter tes descendants !
    Lève-toi ! Parcours le pays en long et en large :
    c’est à toi que je vais le donner. »
    Abram déplaça son campement
    et alla s’établir aux chênes de Mambré, près d’Hébron ;
    et là, il bâtit un autel au Seigneur.

    – Parole du Seigneur.

  • Psaume (14 (15), 2-3a, 3bc- 4ab, 4d-5)

    Refrain psalmique : (14, 1a)

    Seigneur, qui séjournera sous ta tente ?

    Celui qui se conduit parfaitement,
    qui agit avec justice
    et dit la vérité selon son cœur.
    Il met un frein à sa langue.

    Il ne fait pas de tort à son frère
    et n’outrage pas son prochain.
    À ses yeux, le réprouvé est méprisable
    mais il honore les fidèles du Seigneur.

    Il ne reprend pas sa parole.
    Il prête son argent sans intérêt,
    n’accepte rien qui nuise à l’innocent.
    Qui fait ainsi demeure inébranlable.

  • Évangile : Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux » (Mt 7, 6.12-14)

    Acclamation : (Jn 8, 12)

    Alléluia. Alléluia.
    Moi, je suis la lumière du monde, dit le Seigneur.
    Celui qui me suit aura la lumière de la vie.
    Alléluia.

    Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

    En ce temps-là,
    Jésus disait à ses disciples :
    « Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré ;
    ne jetez pas vos perles aux pourceaux,
    de peur qu’ils ne les piétinent,
    puis se retournent pour vous déchirer.

    Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous,
    faites-le pour eux, vous aussi :
    voilà ce que disent la Loi et les Prophètes.

    Entrez par la porte étroite.
    Elle est grande, la porte,
    il est large, le chemin
    qui conduit à la perdition ;
    et ils sont nombreux, ceux qui s’y engagent.
    Mais elle est étroite, la porte,
    il est resserré, le chemin
    qui conduit à la vie ;
    et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent. »

    – Acclamons la Parole de Dieu.