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Le 61ème Pèlerinage Militaire International en images

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  • antoine de romanet

antoine de romanet

biographie de Mgr Antoine de Romanet

A de romanet 2015 06 13 0015 c ariane rollier Mgr Antoine de Romanet de Beaune 
Évêque aux Armées

Né le 25 octobre 1962 au Mans (Sarthe).
Ordonné prêtre le 24 juin 1995 pour l’archidiocèse de Paris.

© DR

 

Études

Institut d'Études politiques (I.E.P.) de Paris. Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Institut d'Études Théologiques à Bruxelles.

Séminaire français de Rome — Université pontificale Grégorienne.

 

Diplômes

Diplôme de l'Institut d’Études Politiques de Paris, section Service Public (1983). Licence en droit  (1984).

D.E.A. Économie appliquée, I.E.P. Paris, section relations économiques internationales

(1985).

Doctorat de I'I.E.P. de Paris, section sciences économiques (1989). Baccalauréat en philosophie (1991).

Licence en théologie morale (1996).

 

Activités

1986-1987 : Attaché commercial adjoint près l'Ambassade de France en Égypte, au titre du

Service national.

1989-1994 : Enseignant d'économie, de culture générale et de méthodologie écrite et orale, IPESUP Paris.

1997-2002 : Membre du Comité consultatif pour la Protection des Personnes dans la

Recherche Biomédicale (CCPPRB) de Paris Saint-Antoine.

 

Ministères

1996-2000 : Vicaire Paroisse Notre-Dame de l'Assomption et aumônier du Lycée Molière, Paris 16ème ;

1998-2001 : Délégué du diocèse de Paris pour les Journées Mondiales de la Jeunesse.

2000-2002 : Aumônier général du Collège Stanislas, Paris 6 ème;

2002-2010 : Curé de la Paroisse Saint-Louis de France de Washington DC (U.S.A.) et aumônier du Lycée français Rochambeau ;

depuis 2010 : Curé de la paroisse Notre-Dame d'Auteuil, Paris 16 ème ;

depuis 2011 Co-directeur du département « Politique et Religions » du pôle de recherche du

Collège des Bernardins ;

depuis 2013 : Enseignant en morale sociale au Séminaire Saint-Sulpice d'Issy-les Moulineaux ; Depuis 2014 : Doyen du doyenné d’Auteuil, Paris (XVIème) ;

Membre de l’Académie catholique de France

Membre de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer

 

Homélie 1er dimanche de Carême du 10 mars 2019

Cathédrale Saint-Louis des Invalides – dimanche 10 mars 2019
1er dimanche de Carême– C
Messeprésidée par S.E. Mgr Antoine de Romanet, Evêque aux Armées françaises

 

Homélie de S.E. Mgr Antoine de Romanet, Evêque aux Armées françaises

- Une composition autant théologique qu’historique
Le Carême, un temps pour grandir dans notre liberté. La liberté n’est pas dans la transgression : elle est dans le choix de ce qui est bon. La page d’Evangile que nous venons d’entendre est une composition à la fois théologique et historique.

- Jésus est l’objet d’un conflit entre l’Esprit-Saint et Satan
Elle nous montre la manière dont Jésus est l’objet d’un conflit entre l’Esprit-Saint et Satan. Cette réalité de ce conflit, nous en faisons tous l’expérience. Beaucoup d’entre nous ont lu Coke en stock : Hergé, qui n’est pas un Père de l’Eglise, mais qui nous présente le Capitaine Haddock au milieu du désert, une bouteille de whisky à la main, avec un petit Milou blanc sur l’épaule droite et un petit Milou rouge sur l’épaule gauche ; le petit Milou rouge lui dit : « Si, si, vas-y, prends-en ! Ça va te faire du bien ! » et le petit Milou droit lui dit : « Arrête ! Tu es en train de te détruire !». Nous avons tous l’expérience de cette tentation dans notre cœur. Nous avons l’expérience, humainement parlant. Certaines personnes, animées d’un bon esprit nous font du bien et, après les avoir vues, nous sommes heureux, légers, épanouis. La fréquentation d’autres personnes ne nous fait pas de bien, quand des paroles dures de jugement, de haine, de malveillance sur d’autres ont été prononcées devant nous. Il existe, de même, une réalité du monde angélique, des purs esprits, là où nous sommes des esprits dans un corps. Ces purs esprits ont une liberté. Certains sont dans l’adoration de leur Créateur : ce sont les anges et les archanges, qui nous accompagnent en chacune de nos liturgies eucharistiques et tout au long de notre vie, notre ange gardien. D’autres se sont révoltés par orgueil contre le plan de Dieu ; d’où Satan, le chef des démons, voulant gagner à sa cause négative cette réalité. Encore et toujours, le bien et le mal ne sont pas sur le même registre : Dieu EST, il est la vérité, il est la vie, il est la lumière, il est le bien, il est l’amour ; le mal, c’est l’absence, l’absence de Dieu, l’absence de vérité, l’absence d’amour, l’absence de vie, l’absence de justice. Ce combat est en nous, il est dans le monde, il est dans les cieux. Et Jésus, vrai Dieu et vrai homme, vient l’affronter d’une manière emblématique dans ce récit qui nous est offert ce matin.

- 40 ans de l’Exode, 40 jours pour Jésus - sens biblique de la tentation qui n’est pas une invitation au péché, mais une épreuve de vérité pour ma liberté
40 ans de l’Exode, 40 jours pour Jésus - sens biblique de la tentation qui n’est pas une invitation au péché, mais une épreuve de vérité pour ma liberté.
Trois tentations : celle de l’avoir, celle du pouvoir, celle de la gloire.
Trois antidotes : la pénitence, la prière et le partage. La réponse contemporaine aux trois grands philosophes du soupçon : Freud, Marx et Nietzsche. Rassurez-vous : c’est extrêmement simple !

I – La tentation de l’Avoir = Défi-Orgueil/Confiance-Humilité

La première tentation, c’est celle de l’Avoir. Satan joue avec la vie et avec la mort : « Si tu es le Fils de Dieu, tu n’as pas besoin de passer par la mort ; ordonne à cette pierre de devenir du pain ». Autrement dit : tentation d’éviter la Croix.

a - la manne (Ex 16) – « ordonne à cette pierre de devenir du pain » (Cf. Mt 3,9)

Nous retrouvons ici cette tentation fondamentale en Exode au chapitre 16, là où le peuple murmure contre le Seigneur : « Donne-nous du pain pour que nous mangions », dit le peuple à Moïse. Ce sera le don de la manne, préfiguration de l’Eucharistie.

b - le plaisir, les instincts - Freud - esclavage/déterminisme de nos appétits

La question, c’est celle de notre rapport aux plaisirs et aux instincts de notre corps. Est-ce que – comme Freud voudrait nous le donner à penser –, nous sommes dans une forme d’esclavage, de soumission, de déterminisme de nos appétits et de nos instincts corporels ? Est-ce que je suis soumis à cette réalité de ce monde qui passe, de ce corps qui est poussière et qui retournera à la poussière ? Ou est-ce que je suis habité par l’Esprit du Seigneur ?

c - être homme : ouverture spirituelle. Jésus s’oppose doublement à Satan : au lieu d’ordonner, il obéit, il s’identifie à « tout homme»

Être homme, c’est être dans cette dimension d’ouverture spirituelle fondamentale de ma vie. Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre. Et Jésus s’oppose ici doublement à Satan : au lieu d’ordonner, il obéit, et il s’identifie à « tout homme».

II – La tentation du Pouvoir = Défi-Orgueil / Confiance-Humilité

Deuxième tentation : celle du Pouvoir. « Je te donne le monde si tu te prosternes devant moi ».

a - les idoles (Ex 32 - veau d’or) – « Si tu te prosternes devant moi… »

C’est la tentation de l’idolâtrie qui fait écho au chapitre 32 du Livre de l’Exode, ce veau en métal fondu devant lequel le peuple se prosterne, Satan qui revendique pour lui-même l’adoration.

b - la matière, la puissance temporelle - Marx - totalitarisme de la créature

A la vérité, se mettre du côté de Satan, humainement parlant, ça marche pas mal ! Pour acquérir beaucoup de pouvoir, beaucoup d’argent, beaucoup de domination : le mensonge, la calomnie, le meurtre, le faux témoignage, la malversation, c’est assez efficace ! L’histoire humaine l’illustre depuis ses origines. Donc, si tel est notre but de guerre, effectivement, se mettre sous la coupe de Satan, c’est plutôt un bon plan ! Sauf qu’il est mortifère, parce que l’idole c’est une réalité de ce monde qui passe, qui ne m’a pas donné la vie et qui ne me donnera pas la vie éternelle. Nous ne le savons que trop ! L’idole, par excellence – l’Ecriture ne cesse de le dénoncer –, c’est l’argent. Que signifie se prosterner devant cette réalité qui ne donnera jamais le salut à quiconque ? Quel est le sens d’être le plus riche de son allée du cimetière ? Et, nous le savons également, les linceuls n’ont pas de poche. Que signifie entrer dans cette tentation de l’idolâtrie ? Là encore, il s’agit de résister à cette dimension d’être comme esclave et soumis aux réalités matérielles. Marx aurait voulu nous faire croire que ces réalités matérielles sont déterminantes et que nous serions tous l’enjeu d’une dialectique de pouvoirs humains auxquels nous ne pourrions rien si ce n’est d’entrer dans ce sens de l’histoire.

c - être fils : se soumettre humblement à son Père – « adorer Dieu seul»

Être homme, c’est être fils, c’est se soumettre humblement à son Père, c’est adorer Dieu seul. « Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu et c’est Lui seul que tu adoreras ». La prière est ici ce mouvement essentiel de confiance et d’humilité. La prière, c’est ce petit Milou blanc qui ne cesse de nous rappeler, à notre oreille et à notre cœur, le meilleur de ce qui habite notre cœur. De même que le jeûne qui, dans la maîtrise de nos instincts, est signe sensible que la vie vient de Dieu, que je ne suis pas autonome. La prière me redit, d’une manière décisive, que je suis fils recevant tout du Père.

III – La tentation de la Gloire = Défi-Orgueil /Confiance-Humilité

La troisième tentation, c’est celle de la Gloire : « Si tu es le Fils de Dieu… ».

a - les prodiges (Ex 17) – « ils te porteront sur leurs mains »

Voilà qui fait rappel du chapitre 17 du livre de l’Exode où on demande des prodiges : « Donne-nous de l’eau que nous buvions. Ils te porteront sur leurs mains ». Jésus qui est invité à définir son identité messianique et qui, une fois encore, va affirmer son refus du merveilleux et de l’extraordinaire. Jésus dont chaque Parole a toujours une visée spirituelle de conversion du cœur.

b - mise au défi de Dieu - Nietzsche - athéisme, par-delà le bien et le mal

C’est cette mise au défi de Dieu, dont Nietzche est un symbole, lui qui définissait une forme d’athéisme par-delà le bien et le mal. Nous avons en mémoire ce petit épisode où quelqu’un avait écrit sur un mur : « Dieu est mort. Signé Nietzsche ». Et quelqu’un avait rajouté peu après : « Nietzsche est mort. Signé Dieu ». Ramener Dieu à un être que je défie et que je mets à l’épreuve. Cette tentation redoutable, permanente, de l’esprit du mal, de travestir l’image de Dieu. On ne fait que rejouer le chapitre 3 de la Genèse, où Satan, le menteur, le manipulateur, donne à penser à Adam et Eve qu’ils sont dans un rapport d’opposition avec leur Créateur, qu’ils pourraient être leur égal, que ce Dieu, législateur, juge est oppressant et vient limiter leur liberté, alors que c’est tout le contraire dont il s’agit. Drame quand l’homme se met à entrer dans un défi avec son Créateur, dans un illusoire bras de fer. Mensonge redoutable, perversité absolue, lorsque l’image de Dieu, Père miséricordieux, est travestie par le Malin.

c - être croyant : « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu » - Confiance absolue au Père au-delà des épreuves

Être croyant, c’est entrer dans cette relation fondamentale de confiance : « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu ». C’est la dimension du partage, de l’amitié fraternelle, de l’ouverture du cœur. Non pas tout ramener à soi, mais être dans une relation vivante avec son Créateur et avec ses frères, c’est-à-dire vivre tout simplement, concrètement, du grand commandement de l’amour de Dieu et de l’amour de ses frères. Il ne s’agit pas – nous le comprenons – d’être préservé des tentations : il s’agit d’en triompher.

Satan est redoutable, parce qu’il y a une part de vrai dans ses propos tirés de l’Ecriture. Mais le propos est détourné de son sens profond.

Jésus – et cela est très impressionnant ! – ne discute jamais les arguments : il cite l’Ecriture dans sa rectitude.

Face à l’esprit du mal, n’ayons pas l’orgueil de vouloir le fixer dans les yeux et le combattre par nos propres forces ! C’est la puissance de l’Esprit du Seigneur qui, seule, peut véritablement le mettre en déroute.

Voilà qui nous invite, au seuil de ce Carême, à trois questions, toutes simples.

La première : est-ce que j’identifie des lieux de combat spirituel dans ma vie ? Si je n’identifie aucun lieu de combat spirituel, cela veut dire que, spirituellement, je dors à poings fermés. Satan n’a pas de temps à perdre. Il va me laisser dormir tranquillement jusqu’au bout et passer son chemin. Identifier les points de combat spirituel de ma vie. En identifier un plus particulièrement, pour en faire un lieu de combat et de libération au cœur de ce Carême.

Deuxième question : est-ce que je suis habité par l’Ecriture pour répondre à ces tentations et à ces défis ? Est-ce que, jour après jour, je médite l’Evangile ? Est-ce que je me nourris de cette Parole, vivante ? Quel est mon rapport à la Parole de Dieu ? Dieu ne cesse de me parler ; il ne cesse de vouloir féconder mon cœur et féconder ma vie. Quels sont les moyens concrets que je prends pour me laisser habiter par la Parole de Dieu ?

Troisième question, qui lui est connexe : est-ce que, par la prière, je respire l’air de l’Esprit de Dieu, l’air pur de mon baptême ? Au jour de notre baptême, chacun, nous avons été greffés sur le Christ. Par notre baptême et notre confirmation, nous avons reçu l’expression du don de l’Esprit-Saint. Comment est-ce que, concrètement, quotidiennement, je viens me ressourcer à l’Esprit du Seigneur ? Comment est-ce qu’il informe ma vie, il informe mes choix, il informe mes décisions, et il me donne de discerner, dans ma vie, ce qui est de l’ordre du Seigneur, de la confiance et de l’humilité, et ce qui est de l’ordre de l’ego, de l’orgueil et du défi ?

C’est avec Lui, et avec Lui seul, que nous serons vainqueurs de toute chose, et que, dans l’éternité, nous vivrons de cet Esprit avec le Père, et le Fils, dans l’Amour.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
Amen.

…………………….

+ Satan : une part de vrai, tirée de l’Ecriture, détournée de son sens profond.
+ Jésus ne discute jamais les arguments, il cite l’Ecriture dans sa rectitude.
+ Drame de la perversion de ce qu’est Dieu. Et moi ? Quel est mon Dieu ? Comment est-ce que je veux lui ressembler ? Est-ce que je le tente ? A quels signes suis-je décidé à le reconnaître ?
Attention : nous risquons de devenir le Dieu que nous imaginons, au lieu de nous modeler sur celui qui se révèle à nous en Jésus-Christ.
La prière, la pénitence et le partage, balises sur le chemin de la confiance et de l’humilité, lieux d’accueil de l’Esprit-Saint qui seul triomphe du péché. A.R.

 

Homélie de la messe chrismale le mardi saint - 16 avril 2019

Cathédrale Saint-Louis des Invalides – mardi 16 avril 2019
Messe chrismale – C – Mardi Saint
Messe présidée par S.E. Mgr Antoine de Romanet de Beaune,
Evêque aux Armées Françaises
à l’intention des aumôniers militaires
et des fidèles du Diocèse aux Armées Françaises et de l’archidiocèse de Paris

Lectures. Livre d’Isaïe (61, 1-3a.6a.8b-9) : « Le Seigneur m’a consacré par l’onction, il m’a envoyé annoncer la Bonne Nouvelle aux humbles, et leur donner l’huile de joie » ; psaume 88 (89), 20ab.21, 22.25, 27.29 : Ton amour, Seigneur, sans fin je le chante (cf. Ps 88, 2a) ! Apocalypse de saint Jean (1, 5-8) : « Il a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu et Père » ; acclamation : Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! L’Esprit du Seigneur est sur moi : il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres (cf. Is 61, 1). Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! Luc (4, 16-21) : « L’Esprit du Seigneur est sur moi ; il m’a consacré par l’onction ».

Homélie de S.E. Mgr Antoine de Romanet de Beaune.

La liturgie de ce Jeudi Saint nous offre un modèle de liturgie eucharistique. Nous avons une première lecture – du livre d’Isaïe –, un psaume, un deuxième texte de la Parole de Dieu et l’homélie qui est faite par Jésus. L’homélie est déjà faite, par Jésus lui-même, en six versets. Vous comprendrez que la concurrence effectivement est extraordinairement forte : on n’a encore jamais entendu un ecclésiastique se voir reprocher une homélie trop courte ! Jésus est, à l’évidence, dans ces quelques versets, au cœur de l’essentiel : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture que vous venez d’entendre ».

I – « Ce passage de l’Ecriture… »

Nous sommes au tout début de l’Evangile selon saint Luc ; c’est l’ouverture du ministère du Christ ; nous sommes au point de jonction entre la Première et la Nouvelle Alliance ; nous sommes dans cette synagogue où Jésus avait ses habitudes. Et Jésus parle la Parole ; Jésus est la Parole ; il est le Verbe créateur ; il est l’alpha et l’oméga, comme le Livre de l’Apocalypse vient de nous le redire avec force. Le Livre de la Genèse illustre la puissance de cette Parole qui DIT et cela EST. C’est cette Parole créatrice, c’est cette Parole première, c’est cette Parole initiale, par qui tous les mondes sont tenus, qui s’incarne en Jésus de Nazareth. « Au commencement était le Verbe », nous dit le prologue de saint Jean, « et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu ». La Parole : « Et le Verbe s’est fait chair et nous avons contemplé sa gloire ». Lorsque nous lisons dans l’Evangile « Jésus proclamait la Bonne Nouvelle », nous pourrions dire équivalemment : la Parole parlait la Parole. Jésus est la Parole, de la manière la plus fondamentale.

Et Jésus nous reprend ici cette parole d’Isaïe, pour nous en montrer l’actualité, non pas simplement pour ses auditeurs il y a vingt siècles, mais pour chacun d’entre nous au cœur de cette liturgie. Voilà qui nous redit la place centrale du Christ, au centre de l’histoire humaine, au centre de chacune de nos vies. Voilà qui nous redit cette place centrale de la Parole de Dieu, toujours nouvelle, toujours en avance sur son temps et sur nos cœurs, une Parole qui ne cesse de nous inviter à la conversion la plus radicale, une Parole à laquelle il nous faut toujours revenir de la manière la plus décisive, faute de quoi nous sombrons dans toutes les idéologies du temps, tous ces « -ismes » (romantisme, idéalisme…, et tant d’autres, qui traversent les époques).

Cette Parole de Dieu, elle est solide. Saint Luc, au début de son Evangile, nous dit combien il s’est informé avec grande précision, lui le médecin, le scientifique. Nous ne le savons que trop : il ne s’agit ni d’un mythe ni d’une fable, mais d’une réalité historique incontournable, devant laquelle chacune de nos libertés se trouve mise en demeure de se positionner.

II – « … que vous venez d’entendre… »

« Cette Parole de l’Ecriture que vous venez d’entendre… ».

La Parole de Dieu révèle l’homme à lui-même. Elle nous révèle à nous-mêmes, dans la mesure où nous l’accueillons comme une interpellation personnelle. Nous le savons : la grande phrase qui parcourt toute la première Alliance tient en si peu de mots : « Ecoute, Israël, le Seigneur ton Dieu ! ». Mes Amis, qu’il est difficile d’écouter ! Combien l’écoute est une attitude spirituelle de renversement radical ! Nous pouvons nous interroger, chacun : comment avons-nous écouté cette Parole de Dieu ? Avons-nous préparé cette liturgie ? Avons-nous gravé dans nos cœurs ces quelques versets ?

Dans l’Evangile, la comparaison est souvent prise par Jésus entre la Parole et la semence. La question n’est pas l’abondance de la semence : elle est surabondante, dans la prodigalité du Père. La question, c’est celle de la terre qui la reçoit – chacun de nos cœurs : une terre labourée, sarclée, irriguée, ou une terre sèche, ou une terre remplie de pierres, ou une terre remplie de ronces. Cette Parole de Dieu qui nous est offerte au cœur de chacune de nos liturgies, cette Parole de Dieu qui nous est offerte jour après jour comme objet premier de nos méditations, de notre mise en présence du Seigneur, comment l’écoutons-nous véritablement ? Est-ce que notre cœur a soif ? Est-ce que nous désirons d’un grand désir ? Est-ce que notre cœur est labouré en profondeur pour accueillir cette semence et se laisser être fécondé ? Notre rapport à la Parole vivante de Dieu, qui est au cœur même de l’aventure spirituelle de chacune de nos vies, est ici questionné, de la manière la plus essentielle, par Jésus. « Cette Parole de l’Ecriture, que vous venez d’entendre ». Qu’avons-nous fait de ces Paroles ? Qu’allons-nous faire de ces Paroles ?

Cette Parole a l’extraordinaire capacité de nous répondre à la mesure de nos questions : si nous lui posons de petites questions, nous aurons de petites réponses ; si nous lui posons des questions larges, ouvertes et généreuses, nous aurons des réponses larges, ouvertes et généreuses, infiniment au-delà de tout ce que nous pourrions penser, espérer, envisager. Parce que, lorsque ce mouvement de conversion radicale nous donne d’être portés par la Parole du Seigneur, alors ce n’est pas l’exaucement de nos petits projets humains : c’est l’accueil du plan de Dieu. Et ce sont toutes les aventures spirituelles des saints qui nous précèdent, qui nous manifestent combien, s’étant laissé saisir par le Seigneur, ils sont portés au-delà de tout ce qu’ils auraient pu anticiper, souhaiter ou rêver. Parce que ce que Dieu veut nous offrir c’est au-delà de ce que nous pouvons penser : cette vie éternelle avec lui, dans son intimité. Cette Parole, toujours nouvelle.

 III – « … aujourd’hui s’accomplit »

« Cette Parole que vous venez d’entendre, aujourd’hui, elle s’accomplit ».

La Bonne Nouvelle, ce n’est pas d’abord ce que le Christ nous dit : c’est ce qu’il EST. Et cette Parole, elle s’accomplit à la mesure dont nous nous reconnaissons pauvres, captifs et aveugles. Nous pourrions nous dire, à nous tous qui avons reçu la grâce du sacerdoce, que la Parole de Dieu nous invite, aujourd’hui encore, à mobiliser notre énergie pour aller au-devant de nos frères, tous ces pauvres, tous ces éclopés, tous ces boiteux, qui peuplent nos églises et qui peuplent nos rues, dans une situation de supériorité et de cléricalisme, à l’évidence insupportable ! Le cœur même de notre vocation, et le cœur même de notre sacerdoce, il a été, par toute la formation que nous avons reçue et qui doit se déployer jour après jour dans notre vie spirituelle, de réaliser à quel point je suis le pauvre sur le chemin, combien je suis l’estropié de la manière la plus radicale, combien je suis le prisonnier, à tant d’égards, de tout ce qui m’entrave spirituellement dans ma marche à la suite du Seigneur. C’est moi qui ai besoin d’être libéré ; c’est moi qui ai besoin de retrouver la vue ; c’est moi qui suis opprimé. Et ce n’est qu’à la mesure dont je réalise la manière dont le Christ est venu me rejoindre dans ma radicale pauvreté, ce n’est qu’à la mesure où, jour après jour, dans notre vie spirituelle, nous nous remettons devant l’authenticité de nos vies qui est celle de ne devoir, en toute chose, qu’à la grâce du Seigneur de pouvoir être et se déployer.

Ce sacerdoce, dont nous allons renouveler devant vous dans un instant, les engagements pris au jour de notre ordination, c’est, d’abord et avant tout, l’ouverture de notre cœur à la grâce du Seigneur ; c’est l’accueil de cette onction sans cesse à revivifier, parce que ce n’est pas par nous-mêmes, d’aucune manière, par nos pauvres qualités, que nous pourrions prétendre à quoi que ce soit, ni sur le plan humain, ni, plus encore, sur le plan spirituel. Ce que le sacerdoce nous donne de vivre et d’expérimenter, c’est d’être, à notre pauvre mesure, canal de la grâce, en tant que jour après jour nous venons nous y ressourcer. Le Pape Benoît XVI vient nous redire avec beaucoup d’éloquence cette importance décisive, pour tous les baptisés et pour les prêtres et les consacrés en premier lieu, de ne cesser de se ressourcer dans cette vie de prière et de méditation, qui nous fait réaliser notre radicale pauvreté comme étant la première des Béatitudes. Alors, nous pouvons être envoyés ; alors, nous pouvons aller vers nos frères ; alors, nous pouvons côtoyer leurs cœurs. Parce que c’est un cœur meurtri et pardonné qui vient à la rencontre d’un frère lui aussi blessé. C’est à la mesure dont nous réalisons ce besoin vital que nous avons d’une Parole de salut que nous pouvons la proclamer et l’annoncer à nos frères. C’est ce que nous faisons à chaque Eucharistie : « Je confesse à Dieu tout-puissant… Je reconnais devant mes frères… » combien j’ai péché. Bienheureux ceux qui ne sont pas dans la toute-puissance et la volonté de domination. Et nous comprenons bien – cet Evangile nous le manifeste de la manière la plus belle – : la source intérieure, c’est Jésus, par l’Esprit-Saint qui l’habite et qui est présent, aujourd’hui, au cœur de son Eglise.

C’est le même Benoît XVI qui écrivait : « De la même manière que le Verbe s’est formé dans le sein de la Vierge Marie, la Parole s’est formée dans le sein de l’Eglise ». Rendons grâce pour cette Eglise, sainte et faite des pécheurs que nous sommes. Rendons grâce pour cette Eglise qui ne cesse de proclamer, génération après génération, dans toute sa force, les Paroles de l’Evangile. Rendons grâce pour l’Eglise qui nous a engendrés, les uns les autres, à la vie spirituelle par notre baptême et qui nous accompagne en nous nourrissant, dimanche après dimanche et jour après jour, de la grâce sacramentelle, liturgique, spirituelle. Que serions-nous sans l’Eglise ? A qui irions-nous ? Comment marcherions-nous à la suite du Seigneur, pauvres et petits, ballotés à la surface des vents, si cette Mère nourrissante n’était présente au quotidien ? Elle est là pour nous conduire vers le Christ, le seul libérateur de notre aujourd’hui réel et présent. Merveille du Christ qui nous invite à nous faire acteurs de notre libération !

Au cœur même du sacerdoce que nous partageons, il y a la grâce de développer notre baptême, dans le service de chacun d’entre vous. La joie du prêtre, c’est d’être acteur du salut qu’il transmet ; la joie du prêtre, c’est de partager, avec chaque baptisé, cette conviction que c’est chacun, personnellement, en première personne, qui sommes acteurs de notre salut et de notre vie éternelle. Ne nous laissons pas disperser par les brebis perdues ou errantes, par les pasteurs qui ont perdu le point fixe du Christ ! C’est bien chacun d’entre nous, de la manière la plus personnelle, à qui tout est donné par la grâce du baptême ; c’est bien chacun d’entre nous qui est appelé à nous déployer de la manière la plus forte.

Alors, oui, et dans la lumière de cet Evangile, aujourd’hui pour chacun d’entre nous, le Seigneur vient frapper à la porte de notre cœur. Aujourd’hui, pour chacun d’entre nous, le Seigneur nous invite à nous mettre en marche et à nous laisser transformer par cette Parole vivante, créatrice, recréatrice, cette Parole qui nous donne de revivre et de renaître en revivifiant la grâce de notre baptême.

D’une certaine manière, et pour prendre une image contemporaine, le grand danger, pour chacun d’entre nous, serait de laisser la Parole de Dieu à plat, comme une réalité qui nous fait face et qui nous reste étrangère. C’est à la mesure dont nous entrons dans un dialogue de cœur à cœur que cette Parole devient tridimensionnelle, qu’elle prend tout son relief et tout son poids, existentiel, qu’elle nous met en mouvement, et c’est le sens même de chacun des versets de l’Evangile, de chacune des Paroles du Christ et de la prière eucharistique que nous allons vivre dans un instant où le Christ vient nous prendre sur ses épaules pour nous conduire vers le Père.

Merveille du don de Dieu qui vient frapper à la porte de chacune de nos libertés, pour que, acteurs de notre propre vie et de notre propre salut, nous soyons chacun ferment de salut pour tous les hommes à qui nous sommes envoyés.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
Amen.

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Interventention de Mgr de Romanet le 6 décembre 2018 au IXe Assises Nationales de la Recherche Stratégique : Dissuasion(s)

Mgr Antoine de ROMANET
Evêque aux Armées françaises
IXe Assises Nationales de la Recherche Stratégique : Dissuasion(s)
le 6 décembres 2018

La guerre est la pire réalité que puisse connaitre l’humanité. Elle est volonté de puissance, domination, orgueil, égoïsme, mépris du frère, mépris de la vie. Nous sommes en communion totale avec Haïm Korsia sur cet interdit fondamental : « tu ne commettras pas de meurtre ».

Redisons-nous très simplement quelques éléments de fond : les militaires détestent la guerre. Parce que c’est eux qui la font ils savent ce qu’elle est. La force est là pour désamorcer la violence, les armes n’ont jamais rien réglé. La solution est toujours politique, vient toujours de la rencontre, de l’échange, du dialogue, de l’écoute, de l’ouverture, du décentrement, de la prise en compte de l’autre en tant que frère, et de la recherche du bien commun plus que la somme des intérêts individuels. Avec une ultime vraie question : pourquoi se fait-on la guerre ? Le socle commun qui nous unit, c’est ce premier commandement de la Bible « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute force et ton prochain comme toi-même».

Vous vous dites peut-être à ce stade du propos : « nous voilà embarqués pendant un quart d’heure de prêchi-prêcha ». Sommes-nous sur ce registre ? Certainement pas.

Le sujet est beaucoup trop sérieux pour supporter angélisme ou irénisme. Nous sommes au cœur du dialogue entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Le fait est que la question est extraordinairement complexe. Elle est globale. Car tout est lié.

En travaillant le sujet depuis quelques mois, deux phrases m’ont particulièrement marqué. L’une attribuée à Einstein disant « Je ne sais pas comment la troisième guerre mondiale sera menée, mais je sais comment le sera la quatrième : avec des bâtons et des pierres ». L’autre, non-sourcée : « Si vous mettez le nucléaire hors-la-loi, seuls les hors-la-loi utiliseront le nucléaire».

Le nucléaire militaire est comme l’un des engrenages d’une immense horloge dont beaucoup d’éléments ne sont pas directement visibles. Il y a donc une question de focale. Il faut prendre le sujet à bon niveau, dans sa globalité et son caractère holistique. On peut se contenter de se lamenter : il est frappant de voir l ‘abondante littérature qui souligne le danger de l’arme nucléaire. À la lecture de certaines publications on a l’impression de lire le Malade Imaginaire : « le poumon, le poumon vous dis-je ». Tous les problèmes de l’existence depuis 1945 viendraient du nucléaire. Ce systématisme est assez touchant mais surtout très attristant.

Ce qui est marquant c’est que le Traité sur la Non-Prolifération des armes nucléaires (TNP, 1968) a été signé par tous les Etats du monde à quatre exceptions près (Inde, Pakistan, Israël, Corée du Nord). Son article 6 stipule que tous souhaitent aller vers un désarmement concerté, et général. Ainsi la question n’est pas tant celle du but que celle du chemin pour y parvenir. Les promoteurs du Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN, 2017) expliquent qu’ils ne font qu’essayer de réactiver cet article 6 du TNP, et que par ailleurs ils n’ont aucune solution à proposer. Rigoureusement rien d’autre que de dénoncer un état de fait qu’ils estiment dangereux – et qui l’est à bien des égards - pour nous mettre dans une situation peut-être encore plus périlleuse.

Le Pape François dans un texte très inspirant, l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium (« La joie de l’Évangile », 2013), nous offre des clefs de discernement : Il décrit quatre principes fondamentaux qui peuvent nous éclairer ici comme dans beaucoup d’autres domaines.

Le premier : le temps est supérieur à l’espace. Il faut entrer dans une intelligence historique afin de créer les conditions d’un possible désarmement, voir les choses dans le temps long en termes de processus. Il s’agit pour le Pape d’une démarche prophétique et de l’ouverture d’un chemin. Il est convaincu que le temps long œuvre à la construction du bien commun, qu’il est supérieur aux décisions de pouvoir qui visent un présent aussi immédiat qu’éphémère. La pensée du Pape est ainsi profondément habitée par cette dimension réaliste de patience, de maîtrise du temps et de constance. Rien ne se fait dans l’instant.

Le deuxième : l’unité prévaut sur le conflit. C’est aussi l’axe central de l’encyclique Laudato si’ (« Loué sois-tu, 2015 ») : tout est lié, la paix est indissociable de la justice. Pourquoi a-t-on envie de se battre ? L’arme est une chose, les raisons de l’utiliser en sont une autre. Depuis que l’Homme est Homme, on n’a jamais vu de retour en arrière dans le domaine des technologies. Il importe de réfléchir en profondeur aux dangers du nucléaire, d’aller plus en amont afin de désamorcer non pas tant la bombe que le cœur de l’Homme qui voudrait l’utiliser. Pourquoi voudrais-je exterminer des millions d’êtres humains ? L’arme nucléaire nous fait prendre conscience avec vigueur et gravité que nous vivons tous sur la même planète.

La troisième idée forte d’Evangelii Gadium : la réalité est plus importante que l’idée. Considérer l’évolution de la situation stratégique et l’évolution des moyens de défense est ici décisif. Il ne s’agit pas d’énoncer des pétitions de principe ou des indignations « hors sol », mais de dégager un chemin concret et réaliste à partir de ce qui est. Ce qui se trouve sous la surface lisse de l’information ouverte, c’est la guerre économique et financière, d’influence et d’espionnage. Il ne s’agit pas de parler ex nihilo, mais de la vérité des rapports de forces de ce monde et des réalités de la nature humaine.

Enfin, le quatrième principe : le tout est supérieur à la partie. Considérer le nucléaire dans sa dimension globale, holistique, sans le détacher artificiellement de l’ensemble des réalités militaire, politique, économique, culturelle des peuples et de leurs histoires. Il est impératif de comprendre à la fois les contextes américain, russe et chinois, et d’admettre les différences civilisationnelles d’une puissance à une autre. C’est l’image du polyèdre que prend le Pape. Il nous invite à envisager une approche globale sans plaquer nos concepts occidentaux. À acquérir une vision intégrale de l’homme au-delà des aspects matériels et techniques, philosophiques, psychologiques, voire psychanalytiques, et non se réduire à une réflexion hexagonale. Il y a une réalité de l’homme intégral : Corps, Âme et Esprit, menant un combat spirituel à l’intime de son cœur.

Nous sentons tous le défi d’éclatement et de séquençage de notre époque. Qu’il s’agisse de l’agriculture, de la finance, de la médecine ou des armées. L’un conçoit, l’autre fabrique. L’un transporte, l’autre charge. L’un vise, l’autre nettoie. Cela se vérifie autant pour les armes que pour les productions financières. Autant pour les produits chimiques que pour les diagnostics médicaux. Le drame c’est que trop souvent chacun est le spécialiste d’un maillon, et que plus personne ne comprend la chaîne, le sens global. Ni d’où l’on vient, ni où l’on va.

Il nous faut parvenir à une réflexion globale, complexe, multiple, tant le tout est supérieur à la partie. Cela a été parfaitement souligné par deux colonels chinois, Qia Liang et Wang Xiangsui, dans un ouvrage paru en 2003, La guerre hors limites (Paris, Payot et Rivages, 318 pages) : « le terrain de la guerre a dépassé les domaines terrestres, maritimes, aériens, spatial et électronique pour s’étendre au domaine de la sécurité, de la politique, de l’économie, de la diplomatie, de la culture et même de la psychologie. Désormais, ces différents espaces s’interpénètrent. Les stratèges du futur seront ceux qui sauront le mieux combiner, étudier et maitriser les différents domaines à disposition ».

Dans cet état du monde, c’est la tâche de l’Église catholique de prendre le risque de sembler être un peu en dehors de l’histoire, d’être idéaliste, ce faisant d’adopter des positions pouvant faire avancer des choses sur le très long terme. Nous sentons tous le danger d’être dans une tranquillité mortifère sur un sujet explosif : une saine intranquillité, un saint questionnement, est de nature à maintenir une vigilance décisive pour le sort de notre planète toute entière.

L’important, c’est de ne pas se tromper dans l’évolution de la situation stratégique. A l’heure actuelle la question n’est pas tant l’existence de l’arme nucléaire que l’évolution préoccupante de ses doctrines d’emploi. L’urgence actuelle est d’obtenir que les armes nucléaires demeurent cantonnées à une logique de dissuasion au sens strict, ce qui serait déjà un point considérable.

L’Église porte une vision à long terme dans une dimension prophétique. Aux gouvernements incombe la charge de gérer le présent et d’allier au mieux éthique et stratégie. À nous, le questionnement, certainement pas l’injonction de court terme ! À nous, l’humilité de poser des questions en acceptant que cela s’inscrive dans un cadre extrêmement large dont nous n’avons pas, les uns et les autres, aucun d’entre nous, l’ensemble des éléments dans notre main.

Au centre, il y a toute la question de la transformation des Relations Internationales. L’Église ne peut se contenter d’une logique binaire opposant coopération et dissuasion. Elle ne peut pas simplement fixer un but sans se préoccuper de la route pour y parvenir. Il est à peu près clair pour tous qu’un désarmement nucléaire unilatéral serait un chemin extrêmement dangereux exposant aux menaces les plus radicales. On ne peut non plus faire l’impasse d’une réflexion morale sur la nature démocratique ou non des Etats. Sinon, et au risque de me répéter, la réalisation de l’ambition morale de l’Église reviendrait à ne laisser des armes nucléaires qu’aux dictatures. Allons au fond des choses, de manière simple et forte : il n’y a pas de paix sans justice et pas de justice sans paix.

Rien ne se fera sans ce que nous appelons dans notre vocabulaire : « la charité ». Je crois que nous partageons tous la même vision tenant la guerre pour immorale, sauf cas très limités de légitime défense face à une attaque où les besoins vitaux sont directement menacés. Et même dans ce cas, certaines pratiques sont de l’ordre de crimes de guerre.

Il y a aussi toujours le risque d’étendre le champ de ses besoins vitaux dans la légitimation de la guerre : la question de l’accès à l’énergie ou à l’eau peuvent être trop facilement utilisées au profit d’une politique de force. Rappelons-nous, sans nous lasser, et selon les mots même du Concile Vatican II, que tout usage de moyen de destruction massive et indiscriminé, que tout usage d’armes aux effets meurtriers irresponsables doit être condamné avec la plus grande fermeté. Nous sommes bien ici dans une logique de distinction absolue entre dissuasion et emploi. Il est étonnant de constater combien nombre de déclarations, écrits, prises de parole… mélangent allègrement dissuasion et emploi, en « baladant » entre ces deux pôles indument confondus des concepts éthiques qui se perdent dans une réflexion devenue folle, ne sachant plus sur quel registre elle se situe.

La paix et la sécurité ne sont jamais acquises. La seule possibilité pour construire la paix c’est le dialogue entre les pays. La vraie garantie de la paix et de la sécurité internationale c’est l’accès de tous, en particulier des plus pauvres, au développement et à la protection des droits fondamentaux. C’est tout le sens du texte fondateur de Pape Paul VI, Populorum Progression : « Le développement est le nouveau nom de la paix », ce qui s’articule avec la primauté du droit et avec l’ouverture à une sincère coopération. La paix est une responsabilité collective de toutes les nations.

La situation du monde ne peut dépendre de la seule évaluation de quelques-uns mais relève d’une concertation universelle. Tout ceci n’a guère de sens si cela reste confiné à un pays démocratique comme la France, ni même au monde occidental. Le vrai lieu où se déroule actuellement le débat de la dissuasion nucléaire se trouve principalement en Asie : en Inde, au Pakistan, en Iran, en Corée du Nord, où toutes les familles de pensées locales s’accordent sur le fait que l’arme nucléaire est une garantie de sécurité et de paix. Suivant par-là, les Etats-Unis, la Russie, la Chine, la Grande-Bretagne et la France.

C’est donc principalement en direction de ces puissances régionales qui ont fait ce choix ou sont en voie d’accéder au nucléaire que doit se porter le débat sur les conséquences et la fiabilité d’un système de dissuasion nucléaire, sur les mécanismes de garanties collectives qui pourraient voir le jour.

D’un point de vue plus théologique, la situation présente du monde est marquée par l’extrême inégalité entre les nations et les populations, par la misère à laquelle sont confrontées des populations entières, alors que les ressources pour une vie digne pour tous sont objectivement disponibles. Affectée aussi par le cynisme politique des États puissants qui imposent par le rapport de forces leur hégémonie dans leur seul intérêt, n’hésitant pas à faire usage des armes et de la violence. Ceci doit être dénoncé comme une situation de péché, que l’on peut désigner ici sous le nom de « péché structurel ».

Une piste semble intéressante : agir au plan international et interreligieux par la prise de conscience que « tout est lié ». Nous voyons bien qu’il faut désarmer les cœurs avant d‘envisager de désamorcer les armes de guerre. D’une certaine manière, le nucléaire accule l’humanité à une conversion morale et à une nouvelle approche des Relations Internationales. S’il est une chose qui caractérise notre temps c’est cette notion de mondialisation/globalisation : nous sommes tous absolument interdépendants. Ainsi le nuage de Tchernobyl n’a-t’il pas demandé de visa pour passer les frontières ! Les questions les plus décisives de notre humanité nous sont en commun : la démographie, l’eau, l’air, les ressources naturelles, le climat, la biodiversité… Dans la vision chinoise des choses, la Terre n’est pas d’abord un objet mais un sujet. Nous la partageons ensemble, de la manière la plus totale. Claudie Haigneré relate que vue depuis la navette spatiale en orbite, la Terre semble une réalité toute petite et incroyablement fragile, perdue au milieu de l’univers.

Cette conscience émerge de manière forte : nous sommes tous absolument liés, tout est lié comme jamais. La dimension nucléaire participe de cet ensemble. Le nucléaire n’est pas un sujet à part, il est totalement intégré à l’ensemble des sujets les plus essentiels de l’humanité. La seule voie du désarmement est de sortir de la logique du rapport de force pour passer à une logique de coopération. La construction européenne à laquelle nous avons assisté durant notre dernière génération est une voie qu’on pourrait espérer à l’échelle du globe. Le détricotage actuel et le Brexit laissent évidemment songeur sur ce registre.

Un puissant mouvement interreligieux serait ici particulièrement fécond. 9 États sont dotés de l’arme nucléaire : 5 officiellement et 4 en plus dans les faits. D’une certaine manière, « on a une bombe par religion ». La catholique à Paris, dans la tradition française qui est la nôtre ; l’anglicane à Londres; la chrétienne évangélique à Washington ; l’orthodoxe à Moscou ; la bombe juive à Tel Aviv; la sunnite à Islamabad ; l’hindoue à New Delhi; la sagesse confucéenne chez nos amis chinois. Et si le dialogue interreligieux s’emparait du sujet, si nous nous disions « parlons-nous ensemble, nous portons tous dans le cœur l’envie du meilleur, nous voulons tous le bien, le vrai, le beau, le juste. Nous voulons la fécondité, nous voulons l’épanouissement, nous voulons le respect de l’autre. Quand nous allons chacun au plus profond de nous-mêmes nous partageons les valeurs les plus essentielles ». En tant qu’aumôniers en chef des Armées, ce dialogue nous l’avons à chaque fois que nous nous rencontrons à deux, à trois ou à quatre, entre le musulman, l’israélite, le protestant et le catholique que je suis.

Quelles avancées si nous pouvions établir un dialogue en commençant par exemple avec nos frères orthodoxes. J’ai dit cela récemment à un confrère évêque : « Ce serait sans doute une bonne idée » et lui me répondre : « Mais tu n’y penses pas, quand on voit la situation de l’orthodoxie aujourd’hui, fragmentée entre treize patriarcats». Ce à quoi j’ai répondu : « Tu es formidable, tu voudrais que nous fassions des injonctions à nos gouvernements de se parler entre eux, là où entre chrétiens nous serions incapables de nous parler» !

Il est clair que nous raisonnons à « très long terme ». Nous sommes dans une dimension centrale de culture du fond des cœurs et du fond des consciences sur lesquelles la culture religieuse peut se déployer. La plupart des religions du monde sont directement liées aux cultures nationales qui les portent, tandis que d’une manière assez unique l’Église Catholique Romaine se situe dans une dimension résolument transnationale.

J’ai eu la chance de passer quinze ans de ma vie d’adulte à l’étranger. J’ai toujours été frappé de constater combien les Eglises sont enracinées dans une culture très locale qui tend vite à les enserrer : les évangéliques américains, les protestants allemands… ce danger « permanent » existe pour tous. Quand le Pape Benoit XVI en 2008 vient aux Etats-Unis, il sort les catholiques américains de leur torpeur et de leur caractère enfermé dans une logique américaine devant s’étendre au reste du monde, pour leur déclarer « Mes amis, raisonnez plus large, raisonnez plus loin, raisonnez plus haut ». Cela peut être une matrice essentielle avec tous les hommes de bonne volonté pour que nous puissions essayer de faire avancer le sujet.

J’ai évoqué tout à l’heure : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même ». Au fond nous savons tous que dans nos cœurs nous sommes faits pour aimer et pour être aimés, c’est notre aspiration de vie la plus fondamentale. Or c’est compliqué, parfois très compliqué. Le mot aimer en français est terriblement réducteur. Si j’aime l’autre comme le chat aime la souris, ce n’est pas vraiment une bonne affaire pour celui que j’aime. Plus prosaïquement, si j’aime l’autre comme j’aime le chocolat c’est pour le détruire à mon profit.

Il y a trois mots grecs qui expriment cette réalité : Eros, Philia et Agape.

Erosc’est l’amour qui prend. C’est la pulsion, l’élan vital, l’attirance, le désir, la captation de l’autre pour soi, l’autre pour moi dans une logique de pure puissance. « On lâche les freins et on saisit tout ce que l’on peut saisir »

Philiac’est l’amour qui partage. C’est le souci de l’autre, la solidarité. La philia est réciprocité ou elle n’est pas. La philia ce sont les accords de désarmement américano-soviétique ou américano-russe. « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette », « tu m’invites à diner je t’invite à diner », « Tu ne me fais pas de mal, je ne te fais pas de mal ». C’est le côté basico-basique de l’Humanité qui essaie de vivre sans trop d’anicroches.

Agapec’est la charité dont je parlais tout à l’heure. C’est l’amour qui donne, un amour universel, sans contrepartie, en pure gratuité. Il est le bonheur de donner et de se donner. L’agape n’attend rien pour lui-même, il est tout entier dans le don à l’autre. « Moi pour l’autre».

L'Eros, c’est l’état de nature. « Moi, moi, moi et les autres après s’il en reste. ». Je pense que beaucoup l’on constaté avec les enfants pendant leur éducation, et les États sont aussi un peu sur ce registre. Nous voyons bien aussi que des questions d’honneur et de dignité sont à l’origine des conflits. Sur ce sujet, Dominique Moïsi et sa géopolitique des conflits est éclairant. Nous le savons bien, la dimension psychologique est essentielle. L’Eros c’est le retour d’un déploiement d’une animalité, qui n’a rien de négatif en soi quand elle est bien intégrée mais qui peut aussi être redoutable et destructrice.

La Philia c’est la réciprocité bien comprise : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, si vous faites du bien à ceux qui vous en font... quel mérite avez vous ? » nous interroge l’Evangile. C’est la situation où nous nous trouvons plus ou moins depuis 25 ans accompagnée de progrès significatifs dans le domaine du désarmement et de la non-prolifération.

L’Agape c’est le nom divin de l’amour, cela porte le beau nom de charité au sens le plus fort et le plus sublime. Et nous sommes ici au cœur même de la spécificité biblique qui n’est pas d’abord faite d’interdit ou de condamnation, mais avant tout d‘un appel à aimer.

Nous voyons bien ici que c’est à une conversion radicale à laquelle nous sommes appelés. La Philia, c’est cet état stationnaire, incertain, instable, mais qui permet un minimum de coexistence. L’Eros c’est ce qui conduit au drame de ce que nous n’avons que trop connu au long du 20e siècle et à l’horreur absolue lorsque j’entends écraser et exterminer mon frère. L’Agape c’est ce que nous portons tous dans nos cœurs et c’est ce qu’en homme de bonne volonté, nous donnant la main les uns aux autres, nous avons la charge et la mission de faire progresser, pour nous-même et pour les générations qui viennent.

Mgr de Romanet aux 27e rencontres du risk management

Les 27e rencontres du risk management ont eu lieu du 6 au 8 février. Elles ont réuni 2.700 assureurs, courtiers et risk managers. Thomas Buberl, directeur général d’Axa, est intervenu en ouverture de l'événement. Il a été demandé à Mgr Antoine de Romanet, évêques aux armées, de conclure la première journée.